J'ai hésité à couper le conte en deux, parce qu'un conte repose sur sa fin et que la chirurgie de celui-ci me déplaît un peu, mais je vous dois bien ça !
l était une fois une petite Impératrice tyrannique qui régnait en despote sur les habitants d'un lac. De la fenêtre de sa tour, comme un oiseau de proie dans son aire, elle surveillait la croissance des têtards et le vol des escadrons de moustiques.Pas un seul être vivant de son royaume n'échappait à son regard aigu.
On raconte que la robe opalescente qu'elle portait était tissée de milliards d'yeux de libellules, et ses souliers éclatants faits de pétales d'épilobes. Une broche argentée ornait ses cheveux en plumets de roseaux, et toute la grâce de l'eau semblait s'incarner en elle, de la même façon que les plus doux parfums sont ceux des fleurs les plus toxiques.
Mais si, du haut de son donjon, elle scrutait jour et nuit le lac, jamais on n'avait vu cette fleur-là en sortir.
Il arriva qu'un jour l'Impératrice surprit un héron qui pêchait dans son domaine. C'était la première fois qu'elle voyait ce curieux animal, et elle demanda qu'on l'arrêtât sur le champ pour lui présenter.
Quand le héron approcha de l'immense trône de saule, l'Impératrice le trouva comique, avec ses plumes plantées sur le haut de son crâne comme par erreur, et lui demanda :
— Drôle d'oiseau, me diras-tu ton nom ?
— Monsieur Héron l'on me nomme, dans le langage des Hommes.
Peu impressionné, le héron oublia sa révérence.
— Que faisais-tu sur le bord de mes eaux, héron ?
— Je pêchais le poisson, et chassais la grenouille, car il se trouve que votre domaine en grouille.
— La grenouille dites-vous ? Pour la gober, pauvre fou ?
— Pour la gober, c'est juste.
— Quoi ? Cet animal répugnant, poisseux, boueux, malodorant ?
— Détrompez-vous, ma Dame, il n'y a rien de plus goûteux dans tous les Royaumes Lacustres.
Le héron, plein de verve, finit par convaincre l'Impératrice de mettre une cuisse de grenouille sous ses papilles. Elle appelle aussitôt son cuisinier et lui ordonne de lui en préparer.
Une grenouille lui est amenée, encore fumante, sur son lit de nénuphars. L'échassier s'indigne, quelle honte ! Cuire un mets si délicat ! L'Impératrice ne cède pas, tranche délicatement la cuisse de la grenouille, la porte à son palais.
C'est une détonation, une explosion, puis un feu d'artifice, elle se sent défaillir, puis gît, extatique, au pied du trône de saule, un sourire peint sur son visage enfantin. Elle se relève, titube, se rassoit, engloutit l'autre cuisse et manque choir à nouveau. Vite, que l'on attrape toutes les grenouilles du lac, que le cuisiner les accomode, qu'à nouveau le goût délicat et incroyable du batracien éclate dans sa bouche ! Jamais plus elle n'acceptera d'autre aliment que celui-ci.
On attrapa les grenouilles, sous l'œil vitreux du héron, le cuisinier les accomoda et le goût éclata.
L'exaltation la plongea dans un coma étrange. Elle se vit quitter son donjon, poser le pied sur la berge, l'enfoncer dans la tourbe et se plonger dans l'eau.
Les carpes virevoltaient autour de ses chevilles, elle se frayait un passage entre les longues tiges des nénuphars, sans avoir jamais besoin de reprendre son souffle.
Bientôt elle s'enfonça dans les profondeurs du lac et l'obscurité la drapa. Elle sentait des poissons, plus petits, glisser dans l'eau glacée, la frôler. Le sol sous ses pieds disparu soudain, et elle tomba lentement au fond, tout au fond du lac.
1 grimbouillages:
Raaaaahhhhh ! Chouette ! Excellent ! Moi-même, je ne veux plus manger que de ce mets-là ! Maim ! C'est bon comme une cuisse de grenouille et je n'attends donc plus qu'une chose, pouvoir m'enfoncer moi aussi plus encore dans les eaux du lac !
Ce, sans flagornerie aucune, parce que je suis, une fois de plus, bluffé par la maturité et le dynamisme aussi évocateur que réjouissant de tes textes !
Il y a de quoi avoir des complexes...
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